Les Black Panthers
«S'il est nécessaire d'organiser une armée de la nation noire,
nous organiserons une armée de la nation noire. Ce sera le vote ou la balle.
Ce sera la liberté ou ce sera la mort.»
Malcolm X
Aux avant-postes des groupes révolutionnaires noirs, le Black Panther Party est apparu en Californie en 1966.
Revendiquant l'héritage de Malcolm X, les Panthères Noires incarnent le rejet viscéral de toute compromission avec ce qu'ils nomment « Amerikkka ». Contrairement au souhait pacifique exprimé par Martin Luther King « faisons un rêve », la réalité s'est rapidement transformée en cauchemar. American Way of Death...
Au cours des années soixante, les rastas sont fortement marqués par le radicalisme contestataire afro-américain. En juillet 1961, Mortimo Planno s'entretient avec Malcolm X.
Originaire de Guyane anglaise, l'intellectuel Walter Rodney est une figure majeure de la contestation noire. Durant les sixties, il noue de nombreuses relations avec les rastafariens.
Rastas et Panthers ont un ennemi commun (« babylon »), mais leurs visions et leurs actions se révèlent néanmoins dissemblables.
Au lion conquérant de la tribu de Juda, les membres du BPP préfèrent un autre grand fauve emblématique de leur lutte : la panthère noire.
Les militants du BPP avancent l'argument selon lequel la communauté afro-américaine, après avoir été déportée et maintenue en servitude pendant quelque 400 ans, est victime de la colonisation, et ce au même titre que les peuples africains. Dès lors, les ghettos noirs sont rebaptisés « colonies intérieures ». En butte aux arrestations arbitraires, aux passages à tabac, à l'ostracisme social et à toutes les pratiques néo-discriminatoires, le peuple noir assiste à la naissance du « Black Panther Party for Self-Defense » à Oakland, en octobre 1966.
« Tout le Pouvoir au Peuple ! »
Co-fondé par Bobby Seal et Huey P. Newton, le BPP publie une plate-forme programmatique en 10 points (lire fin de l'article) et se pose ouvertement comme un parti révolutionnaire. Soucieux d'éviter les bavures et les brutalités policières, les Panthers sillonnent le ghetto et surveillent de près les patrouilles de police lors de leurs rondes nocturnes. Les noirs interpellés par les « pigs » (porcs : les flics) bénéficient d'une assistance juridique gratuite. Les Panthères Noires distribuent des petits déjeuners aux enfants. Des services de garderie, de suivi médical, de transport sont également assurés. Le succès est immédiat et les antennes du BPP apparaissent dans toutes les grandes villes.
Le Black Panther Party s'engage dans une lutte frontale avec le gouvernement américain en recourant aux moyens qu'il lui offre. Les Panthers s'appuient en effet sur la Constitution des Etats-Unis : « Nous croyons qu'il est en notre pouvoir de faire cesser la brutalité policière contre la communauté noire, en organisant des groupes d'auto-défense qui auront pour tâche de défendre notre communauté noire contre l'oppression et la violence de la police raciste. Le second amendement de la constitution des Etats-Unis donne le droit de porter des armes. Nous pensons en conséquence que tous les noirs devraient s'armer pour l'auto-défense. » Se démarquant des positions pacifistes et réformistes de certaines franges modérées de la contestation afro-américaine, les Black Panthers souscrivent aux vues de Malcolm X : « Je suis pour la violence, si la non-violence ne nous conduit qu'à ajourner indéfiniment la solution du problème noir, sous prétexte d'éviter la violence ».
L'auto-défense armée
Le Parti des Panthères Noires opte pour un positionnement légal et officiel. Las de tendre la joue gauche, nombre d'afro-américains sont sensibles aux mots d'ordre du BPP : le temps n'est plus aux déclarations d'intention, l'heure est aux actes. Là où de nombreux leaders de la « cause noire » choisissent le credo de la non-violence (Martin Luther King et le mouvement des droits civiques), les Panthères Noires exhortent leurs frères à « la légitime défense » et à la « contre-attaque ». « La Panthère Noire est un animal qui, lorsqu'il est traqué, recule jusqu'à ce qu'il soit acculé. C'est alors qu'il se précipite sur son ennemi pour engager un combat à mort », souligne ainsi Newton. Conscients et fiers de la portée subversive de leurs actions, les Panthères Noires se préparent au pire. A cet égard, Huey P. Newton affirme : « Nous en sommes au point où il n'y a qu'un seul choix : ou bien accepter le suicide réactionnaire, ou bien accepter le suicide révolutionnaire... Je choisis le suicide révolutionnaire. » Newton désigne par « suicide réactionnaire » toute forme de compromis politique et économique avec l'establishment. Sont ici visés les « Oncles Tom », ainsi que la bourgeoisie noire.
Opter pour le « suicide révolutionnaire » correspond à mourir libre et debout, plutôt que de courber l'échine et survivre comme un esclave : « Si le prix de la recherche de la liberté c'est la mort, alors par la mort nous nous échappons vers la liberté », renchérit Newton. Le combat mortel mené contre les « sbires de la haine » s'engage alors et les échauffourées avec la police de se multiplier.
En 1967, les deux fondateurs du mouvement sont sous les verrous. L'activisme des Panthers est présent sur tous les terrains : un hebdomadaire circule dans toutes les grandes villes, des manifestations sont organisées, la campagne de libération « free Huey ! » bat son plein. Il convient, selon leurs propres termes, d' « enseigner aux masses la stratégie correcte de la résistance ». Dans le ventre de la Bête, au c½ur de la grande « Babylone » (terme que les Panthers utilisent pour désigner l'Amérique), la tactique de résistance élaborée par le BPP s'apparente à celle du Cheval de Troie. Il s'agit donc de détruire le système d'« exploitation capitaliste » de l'intérieur.
Aussi légitimes soient-elles, les revendications des Panthers vont se heurter à la plus dure des répressions. Appuyée par le gouvernement, une campagne de dénigrement et de désinformation présente le BPP comme une milice paramilitaire professant un racisme à rebours. Promue au rang de « menace à la sécurité intérieure », puis d'« ennemi public n°1 », le Black Panther Party est l'objet d'une vaste chasse aux sorcières.
Edgar J. Hoover, l'inamovible big boss du FBI, lance en 1967 le programme secret « COINTELPRO ». Pour Hoover, il importe ni plus ni moins d'éliminer physiquement les Panthers. A ses yeux, un bon révolutionnaire est un révolutionnaire mort. Traqués, encagés, décimés, nombre de Black Panthers sont contraints à la clandestinité. Les procès truqués (manipulation des jurés, faux témoignages) se succèdent et les cautions exigées sont exorbitantes.
L'exemple le plus frappant de ces « prisonniers politiques » reste encore celui de Mumia Abu-Jamal (membre du Black Panther Party, sympathisant de l'organisation Move), toujours incarcéré, malgré les preuves tangibles de son innocence. Montage policier, subornation de témoins, intimidations et partialité judiciaire caractérisent son procès. La justice américaine se refuse à reconnaître ses erreurs et tous les appels déposés par les avocats de Mumia ont été jusqu'alors rejetés. Claquemuré dans les couloirs de la mort, celui que l'on surnomme « la voix des sans-voix » entre dans sa 23ème année de détention*.
Le FBI injectera une dose létale au Black Panther Party. Comme toujours en pareil cas, le parti est infiltré par des agents du Federal Bureau of Investigation, et la paranoïa gagne du terrain. Les agents du FBI usent de tous les moyens pour neutraliser les Panthers : la came et les menaces de toutes sortes s'ajoutent aux diverses tentatives de noyautage et de téléguidage du BPP. Le climat de suspicion et les clivages fratricides parasitent les actions.
Scission et guerre des factions
Ces querelles intestines aboutissent finalement, en février 1971, à une scission du Black Panther Party. La presse et les autorités se régalent. Le BPP se scinde en deux factions antagonistes : une « aile droite » (la direction nationale), représentée par Newton et David Hilliard, et une « aile gauche » (la section internationale), représentée par Eldridge Cleaver en exil à Alger. La première tend à centraliser la direction du parti et procède à la démilitarisation des militants, la seconde accuse le binôme Hilliard-Newton de trahison. Miné par une répression sans précédent, par les conflits de pouvoir et les divisions internes, le Black Panther Party se décompose irrémédiablement.
Le Programme du Parti des Panthères Noires :
1. Nous voulons la liberté. Nous voulons le pouvoir de déterminer le destin de notre communauté noire.
2. Nous voulons le plein emploi pour notre peuple.
3. Nous voulons que cesse le pillage de la communauté noire par les blancs.
4. Nous voulons des logements décents conçus pour abriter des êtres humains.
5. Nous voulons l'éducation de notre peuple, un enseignement qui nous apprenne la véritable nature de la société américaine décadente. Nous voulons un enseignement qui nous apprenne notre véritable histoire et notre rôle dans la société d'aujourd'hui.
6. Nous voulons que tous les noirs soient exemptés du service militaire.
7. Nous exigeons qu'il soit immédiatement mis un terme aux brutalités policières et aux meurtres des noirs.
8. Nous voulons la liberté immédiate pour tous les prisonniers noirs incarcérés dans les prisons et pénitenciers fédéraux, d'état, de comté, et municipaux.
9. Nous voulons que tous les noirs, lorsqu'ils comparaissent devant un tribunal, soient jugés par un jury composé de leurs pairs comme le stipule la Constitution des Etats-Unis.10. Nous voulons la terre, du pain, des logements, des vêtements, la justice et la paix et notre objectif principal : un plébiscite supervisé par l'ONU (Organisation des Nations Unies), se déroulant dans la communauté noire et auquel ne pourront participer que des sujets noirs colonisés, afin de déterminer la volonté du peuple noir quant à sa destinée nationale.
Repères Chronologiques :
- 21 février 1965 : assassinat de Malcolm X à Harlem.
- Août 1965 : Emeutes raciales de Watts.
- Juin 1966 : Stokely Carmichael lance le mot d'ordre : « Black Power ».
- Octobre 1966 : Huey P. Newton et Bobby Seale fondent le Black Panther Party à Oakland.
- Octobre 1967 : Huey Newton est emprisonné pour homicide volontaire.
- 4 avril 1968 : assassinat de Martin Luther King à Memphis. Les émeutes qui s'ensuivent feront trente trois morts.
- 16 octobre 1968 : Les deux médaillés noirs du 100 mètres brandissent le poing à l'occasion de la remise des médailles aux Jeux Olympiques de Mexico.
- Février 1971 : scission dans le Black Panther Party.
- décembre 2006 : malgré son innocence, Mumia Abu-Jamal est toujours enfermé dans les couloirs de la mort.